Arpège - Réseau Genre, société et politique d'égalité


Accueil > pratiques > Actualités

Atelier jeunes chercheur.e.s Autour des travaux de la philosophe Elsa Dorlin, En sa présence Elsa Dorlin Violence, Féminisme et black care Mercredi 4 avril 2018, ESPE (Université de Toulouse 2 – Jean Jaurès), 180 avenue de Muret, à Toulouse Salle ITA

le 4 avril 2018

L’objet de cet atelier est de présenter et de discuter les travaux de jeunes chercheur.e.s qui puise dans les recherches d’Elsa Dorlin l’orientation de leurs propres recherches en se référant directement à son corpus large de publications. Chaque présentation est suivie d’une discussion inaugurée par Elsa Dorlin.

10h. Accueil et mot introductif par Hourya Bentouhami

10h15. Les subjectivations malheureuses.La matrice de la race dans l’expérience vécue du Noir. 

Marie Moise, doctorante de philosophie en cotutelle Université de toulouse Jean Jaurès et Université de Padoue en Italie

Dans le chapitre L’expérience vécue du Noir, Frantz Fanon (1952) décrit une trajectoire de subjectivation à la première personne qui traverse et se fait traverser par les rapports de race. Dans ce cadre-ci la subjectivation est entendue comme un processus d’institution d’un sujet qui se fait l’acteur de sa propre résistance face à la domination dont il est l'objet. Ma réflexion vise à relire la subjectivation chez Fanon au prisme de ce que Elsa Dorlin théorise sous le terme de « matrice de la race » (2006). À la suite de Dorlin, il s’agira de comprendre comment la subjectivation, tracée par Fanon, s’inscrit dans le processus de production sexuelle et coloniale de la Nation, à la fois en tant que conceptualité et corporéité. En effet, dans la célèbre image introduite par Fanon avec l’exclamation « Tiens, un nègre ! », émerge le rôle du corps sexué de la Nation dans la dynamique de racialisation du sujet en devenir. Une telle relecture du texte fanonien permet également de montrer comment la construction d'une essence intrinsèquement sexuée et racialisée informe la subjectivation. Face à une telle dénomination hétéronome, le « nègre » décrit par Fanon, sourit d’abord et explose ensuite face à une mère blanche avec son fils dans les bras.

 

11h15. Frederick Douglass et Frantz Fanon,de l'autodéfense des Noir.e.s comme stratégie révolutionnaire contre le racisme et la déshumanisation.

Gabriel Rivière, doctorant de philosophie à l’Université de Toulouse Jean-Jaurès

Dans les systèmes esclavagistes, ségrégationnistes et coloniaux, les Noir.e.s, les colonisé.e.s, sont privé.e.s de la possibilité de se défendre. En effet, pour les dominants, l'une des craintes permanentes furent la capacité des esclaves à se révolter. L'opposition que relate Douglass contre le « briseur de nègre » Covey dans Mémoires d'un esclave, permet à l'ancien esclave abolitionniste de produire une contre-lecture de la dialectique hégélienne du maître et de l'esclave du point de vue de ce dernier. La philosophie africana traduit la lutte des consciences dans la conjoncture de l'oppression systémique du racisme et du capitalisme comme une lutte des corps racisés entre le maître blanc et l'esclave noir, autrement dit il s'agit d'une bagarre. Dans la confrontation avec le maître, l'esclave prend le risque de la mort, non pas pour renverser la dialectique, mais pour détruire le rapport de domination : la question n'est pas de savoir qui sera le maître, mais par quels moyens l'esclave peut-il être libre. En cela, il n'est pas possible pour le dominé de faire l'économie de la violence comme autodéfense et ensemble de pratique insurrectionnelle pour la survie et la libération. Pour la philosophie africana, la liberté ne se conquiert non pas en faisant appel à la bonne conscience du dominant, mais par la lutte et l'opposition violentes de l'agressé contre l'agresseur. Par ailleurs, le passage à l'action, à la confrontation dans un rapport de force, permet par la révolte, la conscientisation de soi comme sujet humain. Dans cette communication il s'agira pour nous d'étudier la tradition africana à partir de ces enjeux pratiques et historiques, à savoir la contre-violence révolutionnaire que l'agressé oppose à l'agresseur dans le but de se défendre, et de produire les « conditions d'un monde humain » dirait Fanon. À partir de la perspective décoloniale des récits d'esclave et de l'expérience vécue des Noir.e.s, nous étudierons l'autobiographie de Douglass comme une littéralisation de la résistance des esclaves à l'oppression impériale et raciste. Ensuite, dans la continuité de cette tradition décentrée, nous exposerons la philosophie de la violence pour la libération de Fanon comme une nécessité qui permet la conquête de la dignité, et de l'humanité pour celles et ceux qui en furent privé.e.s. Enfin nous verrons que le passage à la contre-violence comme autodéfense est une notion stratégique centrale pour le panafricanisme comme projet à la fois philosophique et politique.

 

14h. Care négatif et black care

 Raphael Cahen, étudiant en Master 1 Psychanalyse, Philosophie, Economie Politique du Sujet à l’Université de Toulouse – Jean Jaurès

 Il s’agirait de tenter de lier le care négatif qu’Elsa Dorlin présente dans Se défendre au black care tel que le conçoit Calvin Warren dans un article paru dans la revue Liquid Blackness. L’un comme l’autre constatent l’incapacité d’une forme de care institutionnel à embrasser le sujet minoritaire (dans une perspective féministe et postcoloniale) ou noir (dans une perspective critique noire), et à comprendre le sens et la nécessité de son souci. Également, ils s’axent tous deux de manière fondamentale autour de la question de la survie, mais dans deux directions différentes. Chez Dorlin, la nécessité du souci des autres s’explique par le fait que ceux-ci constituent une menace constante pour le sujet minoritaire qui est fait proie et doit alors sans cesse être à l’affût, inquiété, anticipant les intentions et les agissements d'autrui. Le care est donc compris comme un dispositif stratégique de survie, naissant dans la violence, et mettant en jeu une subjectivité défensive contrainte. Chez Warren, le care permet d’endurer (et de résister à) la violence de l’anti-blackness par le partage, la circulation, la confrontation, et la reconnaissance et l'affirmation de blessures, de « lacérations » (physiques et onto-métaphysiques) qui sont des signes opaques, indéchiffrables, non-sensiques. La chair constitue la structure de l’existence noire (captive) et la blessure de la chair la « narration primordiale » qui se poursuit à travers les temps et les générations. Christina Sharpe, que Warren cite, appelle wake work ce travail consistant à s’occuper de la souffrance noire et de ce qui l’excède — ces « hiéroglyphes » —, en tentant d’échapper au care étatique (fonctionnant autour d’une herméneutique de la transparence) qui, selon elle, est un élément de la domination anti-noire. Une telle conception du care est proche de ce que Cornel West appelle les black strivings, ces efforts pour endurer la souffrance, la tristesse, le chagrin, l’angoisse, la misère, pour chasser le folie et discréditer le suicide comme option souhaitable, d’abord par des cris et des gémissements. Dorlin insiste, elle, sur la centralité de l’objet par rapport au sujet, pour le sujet même, laquelle entraîne un oubli de soi, une déréalisation de son point de vue, de son monde vécu, une ignorance de sa puissance d'agir — une « éthique de l’impuissance ». Le dominant/chasseur devient l’objet exclusif de l’attention, du soin, de l’importance et de la connaissance. Chez Warren, ce qui importe c'est la marque que l’« objet » laisse sur le « sujet », hurlant, et l'embrassement, la mise en forme expressive de celle-ci par le sujet, pour soi et pour autrui, au sein du « cercle » des dominés/proies. 

  

15h. Racisme, sexisme, médecine et catholicisme au Brésil au XIXe - le miracle de Maria Magdalena

 Bruna Martins Coelho, doctorant en philosophie en codirection Université de Toulouse – Jean Jaurès et Université de Paris 8

 Cette présentation reprend la polémique concernant le miracle réalisé au nord-est du Brésil à la fin du XIXe siècle, lors de l’eucharistie de Maria Magdalena de Araújo - une femme noire et illettrée, dont la vie fut consacrée aux pratiques religieuses faites sous la direction spirituel d’un père catholique dissident. La dispute sur la vérité et la fausseté de cet événement par les discours scientistes et religieux sera notre sujet, ainsi que le jeux de forces constitués par le pouvoir des médecins, le Vatican, ce père et Maria Magdalena. Objet de la thèse de Edianne dos Santos Lopes, Incêndios na alma : a beata Maria de Araújo e a experiência mística no Brasil do oitocentos, ce cas me permettra, lors de sa reprise, d’analyser la misogynie caractéristique des discours des prêtres sur l’hérésie, les conceptions théologiques présentes dans les discours laïcisés et positifs de la médecine, le rôle des rapports médicaux dans l’enquête menée par le Vatican pour juger la sainteté ou l’hérésie de Maria, le contrôle de Rome sur les formes de catholicisme populaire au Brésil, la permanence des discours sur le tempérament dans l'épistémè médicale et sa présence dans des discours sur l’hystérie. Seront ainsi soulevés quelques aspects de ma recherche doctorale intitulée Généalogie de la nation brésilienne : sexe, race, classe, et famille au XIXe siècle, directement influencée par la méthode et par les problématiques développées par Elsa Dorlin dans sa Généalogie de la nation française. Ayant pour sources primaire des thèses de médecine produites à Rio de Janeiro et à Bahia au XIXe, j’analyse le rapport entre les pouvoirs médicaux et religieux dans la production du racisme et du sexisme, et la centralité de l’affirmation de la famille comme élément de rédemption national au Brésil.

 

Entrée libre et ouverte à tou.te.s, sans inscription.