• Colloques,

(Changement horaire & lieu) Epistémologies féministes décoloniales d’Abya Yala*

Publié le 8 janvier 2020 Mis à jour le 24 janvier 2020
le 31 janvier 2020
10h30
Toulouse - Campus du Mirail
Hall de l'Accueil, Maison de la Recherche

Dans le cadre du séminaire interdisciplinaire Arpège, en présence de Jules Falquet et avec la participation de Gabriela Acosta Bastidas, Hourya Bentouhami, Mariana Berlanga Gayon, Julie Jarty et Héloïse Prévost. A évolué vers un échange dans le cadre des Savoirs Sauvages. Pour plus de détail, consulter le programme des Savoirs sauvages: https://www.facebook.com/Savoirs-Sauvages-101201721388996/.

"[...]

Post-colonial ou décolonial ?


Avant d’aller plus loin, dissipons un doute : les approches post-coloniales et dé-coloniales sont souvent confondues6. Or elles sont bien différentes. Pour le dire de manière extrêmement schématique, les théories « post » (post modernes, post-coloniales) sont essentiellement issues du monde académique anglophone, en lien avec le processus colonial britannique et dans une moindre mesure, français (notamment en Inde et au Moyen-Orient). Elles sont liées au « tournant linguistique », à la critique du structuralisme et en bonne partie, du « grand récit » marxiste, et cherchent à mettre en avant la parole et l’action multiple des « subalternes ».7 Mais pour reprendre les termes de Ramón Grosfoguel :


Les approches décoloniales, comme on va le voir, s’épanouissent avant tout sur le continent dit américain et en lien avec une colonisation bien plus ancienne, essentiellement espagnole et portugaise avant de devenir européenne. Tout en étant critiques du marxisme, elles gardent une beaucoup plus grande proximité avec les pensées de gauche et l’espoir d’une transformation radicale du monde. Au centre de leurs réflexions, se trouve la modernité —comprise non pas comme un mode de civilisation qu’on oppose classiquement à la tradition, mais comme une caractéristique centrale du pouvoir capitaliste global. Ses origines (notamment européennes et coloniales), ses conséquences et les alternatives que l’on peut lui opposer, sont au centre de leur analyse et de leurs critiques.
Le tournant des « 500 ans »

Véritable tournant épistémologique aux profondes conséquences politiques, la perspective « décoloniale » se dessine dans la décennie 1990, en lien avec la commémoration des 500 ans de l’arrivée du premier vaisseau européen dans les Caraïbes. Tandis que le Vatican et les anciens Etats colonisateurs préparent de fastueuses réjouissances, d’autres mémoires sous-tendent un ensemble de résistances variées, dont certaines s’organisent à l’échelle continentale autour de la campagne des « 500 ans de résistance ‘Indígena, Negra y popular’«.

Précisément, le terme Indígena doit retenir toute notre attention. Aujourd’hui, les descendant-e-s des populations qui vivaient originellement sur le continent ont élargi le vocabulaire permettant de les désigner. Ielles se nomment par un nom d’ethnie indiquant leur groupe linguistique (par exemple : Maya) ou leur langue spécifique (Maya-Quiché) et se qualifient de plus en plus de « peuples originaires », « premières Nations » ou « autochtones ». Cependant, les deux vocables « Indígena » et « Indi@ » restent très utilisés, y compris par les premièr-e-s concerné-e-s. Selon les endroits et les contextes d’énonciation, l’un ou l’autre terme peut être dénigrant ou au contraire, chargé de dignité —malgré le racisme qui frappe inexorablement les populations concernées. Les deux termes ­—Indien-ne et indigène— existant en français, la tentation est grande de les utiliser alternativement pour se référer à ces populations. Cependant, seul le terme Indien-ne est véritablement adapté, tandis que le terme indigène, qui évoque le régime de l’indigénat et plus particulièrement la colonisation française de la IIIème république, est tout à fait trompeur. En effet, les populations du « nouveau » continent ont été nommées non en référence à un tel système juridique ou même à un tel imaginaire, encore inexistant, mais bien à la conviction des navigateurs d’être parvenus en Inde. Plus profondément encore, c’est précisément la spécificité de cette expérience beaucoup plus ancienne —et même princeps— d’invasion, quasi-génocide et remplacement massif à l’échelle d’un continent par des populations absolument inconnues, qui est au cœur de la réflexion décoloniale.

Comme nous allons le voir, il s’agit de reposer radicalement les termes de l’énonciation et les perspectives de la discussion —ce n’est d’ailleurs pas un hasard si dans le monde militant, l’usage du terme Abya Yala vient se substituer peu à peu à celui d’Amérique pour désigner le continent. Toujours est-il que la célébration des 500 ans enclenche une série d’événements discrets dont la convergence finit par ébranler l’ensemble d’un système… En juillet 1992, deux cent femmes et féministes Noires de tout le continent tiennent leur propre rencontre au milieu des cérémonies, à Saint Domingue, pour fonder un réseau continental. L’une des premières co-responsables de la partie caribéenne du réseau, Ochy Curiel, compte aujourd’hui parmi les féministes décoloniales les plus reconnues d’Abya Yala. Dans le Chiapas mexicain, le 12 octobre, pour le « jour de la ‘race’« , 15.000 Indien-ne-s manifestent dans la capitale métisse, San Cristobal, et mettent à bas la statue du conquistador Diego de Mazariegos, fondateur de la ville. On retrouvera bientôt toute une partie de ces manifestant-e-s le visage protégé d’un passe-montagne, dans les rangs du mouvement zapatiste. [...]"

Ce texte est issu de ce numéro: Jules Falquet et Artemisa Flores Espínola, « Introduction », Les cahiers du CEDREF [En ligne], 23 | 2019, mis en ligne le 03 décembre 2019, consulté le 08 janvier 2020. URL : http://journals.openedition.org/cedref/1184
Vous y trouverez toutes les notes de bas de page impossible à inclure ici pour des raisons de mise en page.